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Utopia 003 : une réquisition citoyenne et solidaire

Si les squats ont une longue histoire derrière eux, les notions d’habitats solidaires, d’habitats collaboratifs ou communs sont des idées relativement nouvelles, qui prennent de l’ampleur à mesure que la population se développe et s’amasse aux abords des villes. Avec en tête une peur panique : il n’y aura un jour plus assez de place pour tout le monde !  

Alors même que 6000 logements sont vacants sur la seule ville de Montpellier, il semble que nous en soyons déjà là : comment expliquer, sinon, le nombre de personnes qui dorment dans la rue ? En France, et ce malgré 50 ans de « progrès social » en la matière, le logement reste un luxe, et la promesse de la nation, au sortir de la guerre, de « garantir à tous (…) la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs » (Préambule à la constitution, 1946), n’est encore qu’une utopie.

À notre arrivée à Utopia 003, Gwen, la responsable du lieu, commence par nous faire visiter les locaux des anciennes archives départementales de l’Hérault, désormais réquisitionnées par le collectif Luttopia. Nous passons d’abord par les jardins, entretenus par les habitants, dont une partie, potagère, est cultivée en permaculture. Puis nous arrivons devant l’entrée, où des artistes en résidence ont réalisé plusieurs fresques murales. A notre gauche se dresse l’ancienne chapelle des Récollets, lieu patrimonial dont le collectif tient à préserver l’intégrité. Sur la droite, nous rentrons dans une salle de concert. Nous accédons ensuite au hall par l’entrée principale, une zone de passage animée où trône notamment une bibliothèque remplie de centaines de livres. Cet espace partagé donne accès aux salles de travail : le pôle social, le bureau de coordination, l’infirmerie et la salle de cours. Un peu plus loin, une cuisine collective et une salle à manger, dont l’objectif est de permettre aux habitants de se retrouver et de partager les repas en utilisant un minimum d’énergie (l’électricité est ici limitée au strict nécessaire). Dans les étages, les rayonnages d’archives ont été ingénieusement recyclés en cloisons de manière à offrir un peu d’intimité aux occupants. Les deux derniers étages sont réservés, l’un pour les familles, l’autre pour les femmes seules – cet espace est d’ailleurs interdit aux hommes.

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L’infirmerie et la salle de consultation médicale d’Utopia 003

Les habitants

Les espaces communs ont ici autant d’importance que les espaces individuels. Un équilibre difficile à trouver quand on sait que 260 personnes vivent ici. Les habitants sont des familles, qui seraient séparées dans le cadre d’une prise en charge institutionnelle. Ils sont aussi des demandeurs d’asile dont le droit au logement n’est pas assuré par l’état. Ils sont des hommes ou des femmes seul(e)s, qui se sentent plus en sécurité ici que dans un système d’assistance publique qui les abrite la nuit mais les laisse à la rue le jour. Ils sont des enfants, des ados, des adultes, des femmes enceintes, des personnes malades ou en bonne santé, d’origine et de milieux variés, qui s’abritent quelques nuits ou restent des mois, parfois des années. Beaucoup ont découvert ce lieu grâce au bouche-à-oreille, d’autres par les médias, mais ce sont aussi les services sociaux (associatifs ou étatiques) qui réorientent vers Utopia 003 les individus en besoin d’un hébergement.

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Petit graffiti ornant l’un des murs du lieu

Lorsqu’un habitant potentiel arrive à l’Utopia 003, il rencontre d’abord Gwen, pour un entretien au cours duquel sa situation sociale est évaluée. Aucun jugement bien sûr, l’objectif est de mettre en place des stratégies pour répondre aux besoins qui sont verbalisés.  En outre, un appel au 115 est systématiquement passé avant toute intégration, car il s’agit du seul moyen pour augmenter le nombre de places en dispositifs d’accueil. A l’issue de l’entrevue, un parrain ou une marraine est choisi(e) pour accompagner la nouvelle personne accueillie, lui montrer les espaces et l’informer sur la vie dans la maison : « Les habitants font vivre cette maison et accueillent à leur tour de nouvelles personnes ». L’objectif est que tout le monde participe à l’organisation du lieu et s’y investisse – en accord avec le principe « acteur-bénéficiaire » : c’est là l’une des clés du succès et du dynamisme de l’Utopia. Sans aucune aide financière, la maison vit grâce à la récup’, aux dons spontanés des particuliers, et aux collectes organisées très ponctuellement par des associations partenaires. La plupart des personnes qui travaillent ici sont d’ailleurs bénévoles dans d’autres associations.

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Le coin lecture d’Utopia 003

Le projet

Le collectif se structure autour d’un pôle social, d’un pôle santé, et d’un pôle culturel. Le pôle social assure une prise en charge globale, un accompagnement social complet de tous les occupants du lieu. Le but est de permettre à l’individu de s’accomplir par lui-même. Avant cela, plusieurs étapes sont nécessaires. Gwen souligne que quand les personnes arrivent ici, elles ont tout perdu, elles n’ont plus rien à quoi se raccrocher, elles sont en perte de repère, elles ont subi de multiples traumatismes et subissent des conséquences post-traumatiques. Tant qu’on n’a pas couvert tous les besoins fondamentaux de quelqu’un, on ne peut pas attendre une quelconque autonomie, ou épanouissement, ou émancipation. Il faut d’abord dépasser le stade de survie. La priorité est de répondre à l’urgence de la demande de mise à l’abri. Le principe du collectif est l’accueil inconditionnel : toutes les personnes qui en font la demande peuvent être hébergées, dans la limite de la capacité d’accueil du lieu. Viennent ensuite quatre autres missions, qui répondent aussi aux autres besoins fondamentaux de l’individu : l’aide alimentaire, l’accès à la santé, à la culture, et à l’occupation. Pour répondre à ces missions, des partenariats et des conventions sont passés avec plusieurs associations ou organismes tels que Médecins du Monde, AIDES, le secours populaire (l’Utopia 003 est aussi centre de distribution alimentaire), ou le CAARUD (centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues) de Montpellier, Axess. Des consultations de santé et de la prévention médicale peuvent ainsi se tenir à l’infirmerie ou hors les murs. La palette d’animations culturelles est également très large : des résidences d’artistes ou des concerts sont organisés, mais aussi des cours d’alphabétisation, d’apprentissage du français, ou encore une aide aux devoirs.

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Le mur de la cour principale d’Utopia 003, graffé par les artistes « Kenz, Stab, & Colfer »

La suite

Consciente que l’Utopia 003 ne peut avoir une vocation pérenne, Gwen sait qu’il viendra un moment où les habitants devront être réorientés, un moment où l’Utopia devra déménager. Mais l’énergie et la détermination du collectif n’en sont pas entamées et des stratégies se dessinent, petit à petit. Les actions sur le terrain et la gestion des urgences sont prioritaires, mais une réflexion découle ensuite de ces actions et de leurs résultats. La stratégie s’affine petit à petit. C’est la méthode qui fait l’efficacité et la souplesse du collectif.

Aujourd’hui, un axe de travail particulier vient d’ailleurs se dessiner, celui d’ouvrir le dialogue, au niveau local, avec les institutions et les collectivités territoriales. Car l’objectif, à terme, est bien que l’état se saisisse de ces problématiques, pour assurer les droits fondamentaux des personnes.  L’exemple qui est donné ici démontre en tout cas que l’on peut faire beaucoup, même avec peu de moyens, lorsque la volonté est réelle.


Journalter tient tout particulièrement à féliciter Gwen et le collectif Luttopia pour leur engagement et ténacité. Nous devons avouer que, pour les documentalistes que nous sommes, il est particulièrement savoureux de constater qu’un bâtiment d’archives abandonné puisse reprendre vie de la sorte ! La mémoire et l’histoire qui laissent leur place au présent, l’immuable et l’immatériel qui portent en filigrane des centaines de vies humaines, bien présentes, et tournées vers l’avenir… un beau symbole !

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