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Les efFRONTé-es : éduquer et agir contre le sexisme

L’une des conséquences du mouvement #MeToo, au-delà de la politisation du débat sur les violences sexistes et/ou sexuelles, est la prise de conscience que ces violences touchent tous les milieux, y compris le champ politique. Malgré cette mise en lumière, nous n’avons cependant assisté qu’à très peu d’impacts concrets : l’affaire Baupin a été classée sans suite, de nombreux autres cas ont été invisibilisés… Journalter a donc décidé de donner la parole à l’une des actrices phares de la lutte contre le sexisme, Fatima Benomar – familière du milieu politique et de ses dérives phallocrates – qui a fondé pour y répondre il y a quelques années l’association Les efFRONTé-es. Entretien.

Comment est née l’association ? Quels sont ses objectifs premiers ?

« Les effronté-es sont nées en 2012, dans un contexte particulier où les associations féministes subissaient souvent du chantage à la baisse de leurs subventions si elles montaient au créneau. C’est notamment ce qu’a subi encore récemment l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail).

L’idée était de créer une association qui, comme son nom l’indique, avait une totale liberté d’expression du fait de son autonomie financière, et organisait des actions « coup de poing » dans la culture de la désobéissance qui nous caractérisait (deux des trois cofondateur-trices, Jean-Charles Teulier et moi-même, étions notamment squatteur-ses). Nous souhaitions mettre en place un cadre où les différentes sensibilités et courants féministes pouvaient s’exprimer, notamment via nos caféministes mensuels, afin de négocier la possibilité de convergences ponctuelles. Dans cette perspective, nous sommes très enthousiasmées par ce qu’a pu accomplir Nous Toutes, manifestation à laquelle le collectif Nous Aussi a également appelé, tout en publiant un texte alternatif. Comme quoi, malgré des désaccords ou des cultures différentes, les féministes peuvent se rassembler.»

Quelles actions menez-vous, concrètement ? 


«Notre champ d’action a trois piliers. Le premier est celui de la réflexion théorique et de l’éducation populaire. Nous publions un journal, la Cane, et nous organisons aussi des caféministes et des féministivals, qui ont beaucoup de succès. Le second pilier est l’action directe, que nous mettons en place pour des buts ponctuels et précis : nous avons par exemple fait annuler le concert Viol, ou encore fait retirer les affiches de la campagne sexiste d’Yves Saint-Laurent, en envahissant leurs magasins accompagnées par les médias conviés à cet effet. Nous avons aussi porté plainte contre la Mairie de Dannemarie pour son « année de la femme » assortie de grandes figurines sexistes dans les rues de la ville. Le troisième pilier est l’accompagnement des victimes. Pour cela, nous travaillons en partenariat avec des associations amies, comme la Fondation des Femmes, qui fournit des consultations gratuites d’avocates, le FIT (association Une femme Un toit) qui peut héberger des victimes en urgence quand elles ont des lits de libres, ou encore des copines qui travaillent dans des PMI (Protection Maternelle et Infantile), et qui peuvent recevoir les femmes en détresse qui ont besoin d’un bilan de santé.

Nous accompagnons aussi les femmes dans leurs démarches : aller porter plainte, être régularisées, sortir d’un environnement violent. On peut aussi de temps en temps organiser des cagnottes pour accompagner divers frais, qui vont du simple achat d’un titre de transport au fait de pouvoir se payer un-e avocat-e.»

 

Combien de membres comptez-vous ?


« En termes d’adhésions, nous sommes une cent-cinquantaine à Paris, une cinquantaine à Strasbourg, une vingtaine à Rennes, et  nous nous lançons actuellement à Marseille. Mais la « communauté » des effronté-es ne se réduit pas au geste d’adhérer : il y a une communauté fidèle, en quête de réponses, particulièrement passionnée par les caféministes. Il y a celles et ceux qui nous suivent sur nos réseaux sociaux. A l’ère d’internet, des actions de terrain et aussi de la réticence des plus jeunes à être étiqueté-es par tel mouvement, notre impact est si large que nous ne menons pas forcément de campagnes d’adhésion, probablement aussi parce que nous avons un système de financement auto-suffisant.»

 

Le sexisme, les violences sexuelles, le harcèlement… touchent tous les milieux. Pourquoi l’omerta règne-t-elle encore ? Le mouvement #MeToo a-t-il vraiment changé les choses ? 

 

« Le premier lieu de résidence de l’omerta, c’est la honte des opprimées. Pour ce qui est des femmes, qui ont déjà des procès millénaires de discrédit jeté sur leur parole, de slutshaming, de culpabilisation, de procès en hystérie ou en frivolité, il est très dur de parler sans qu’on leur renvoie la figure de la mythomane, de la folle ou encore de la « pute » qui cherche à soutirer des sous à un éventuel accusé connu et fortuné. La peur de ne pas être crue et donc de souffrir doublement nous isole dans le statut de victime. Ce qui a été révolutionnaire avec #MeToo, c’est que « Madame tout le monde » a lu les témoignages des autres femmes, s’y est reconnue, s’est donc sentie légitime à parler aussi et à pouvoir être crue, puisqu’elle n’était plus seule. C’est ce qui a permis ce déferlement massif et cet esprit de sororité et de solidarité. Les femmes prennent la parole et renversent le regard subjectif qui est posé sur leur vécu. Ce n’est plus celui des hommes, de Truffaut qui raconte l’histoire d’un gentilhomme qui suit les femmes dans L’Homme qui aimait les femmes. Ce sont ces dernières qui filment avec des caméras cachées la réalité bien moins flatteuse du harcèlement de rue.»

 

Dans le milieu politique notamment, milieu que vous connaissez bien pour avoir été l’une des militantes de la France Insoumise, des victimes racontent des situations de harcèlement ou des comportements sexistes auxquels elles ont dû faire face (je pense ici particulièrement à l’une des dernières enquêtes du magazine Causette qui en fait état). Pourquoi taire encore les noms de ces prédateurs ? Au sein d’un parti comme la France Insoumise qui dit tenir parmi ses objectifs la lutte pour l’égalité hommes/femmes, ces hommes ne devraient pas être couverts. Au lieu de ça, ce sont les militantes qui fuient… 

« Tout d’abord, je n’ai jamais été à la France Insoumise. J’ai été au Parti de Gauche de 2010 à 2012. Il est effectivement intriguant que ce soit l’un des rares mouvements politiques épargnés. EELV avec l’affaire Baupin, le PS avec l’affaire DSK, l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France), les mouvements de jeunesse, tous ont dû être confrontés à la réalité de cas qu’ils ont tus et défendus, passivement ou activement, et faire leur examen de conscience. Plus une organisation est hiérarchisée et verticale, mieux les agresseurs sont protégés, surtout s’il n’y a pas de démocratie interne. Dans de tels cas, on peut facilement faire culpabiliser dans l’ombre la militante de « faire rater la révolution » si elle parle et met en cause ou discrédite une figure médiatisée du mouvement.

En effet, l’article de Causette évoque le cas d’un homme de pouvoir devenu député de France Insoumise, et aucun-e membre du groupe parlementaire ne l’a commenté. Les noms sont tus car ce sont les noms d’amis fidèles et des membres de la cour du premier cercle de pouvoir. Ces prédateurs ne seront « outés » et lâchés par leurs pairs que si le scandale atteint une certaine ampleur, au delà de l’article isolé de Causette

Journalter remercie Fatima Benomar de sa participation et souhaite aux efFRONTé-es de beaux combats féministes à gagner.


Pour en savoir plus :

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