égalité H/F/interview

Combats féministes : entretien avec Sophie Gourion.


En 2019, l’Observatoire des inégalités pointe encore du doigt de nombreuses disparités entre les hommes et les femmes en France et ce, dans tous les domaines et dans tous les milieux : sphère politique, enseignement supérieur, monde de l’entreprise… mais aussi à la maison où, en onze ans, les femmes ont diminué de vingt minutes le temps quotidien passé aux tâches ménagères quand les hommes ne l’ont augmenté que d’une seule minute en moyenne. L’égalité femmes-hommes est donc encore loin d’être acquise et le féminisme reste pour beaucoup un combat de tous les jours pour un monde plus juste, comme pour Sophie Gourion, qui use de ses multiples talents pour faire avancer la question. Entretien.

Quel est votre parcours ?

« J’ai un parcours assez atypique dans le sens où j’ai travaillé onze ans pour l’Oréal au marketing – aux antipodes des questions féministes finalement ! Ensuite je me suis reconvertie dans le journalisme web – j’ai fait cela pendant trois ans – avant d’être recrutée par la Ministre de la famille, de l’enfance et des droits des femmes [sous le quinquennat de François Hollande] pour laquelle j’ai travaillé durant deux ans en tant que conseillère en communication. Aujourd’hui, je m’apprête à sortir un livre pour enfants qui s’adresse aux 3 – 6 ans et traite des stéréotypes filles-garçons. Ce livre « double face », Les garçons peuvent le faire aussi / les filles peuvent le faire aussi pourra se trouver en librairie dès le mois prochain.  En ce moment, je suis également en reconversion professionnelle et me forme pour accompagner professionnellement les femmes. »

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Livre jeunesse de Sophie Gourion illustré par Isabelle Maroger, à paraître aux éditions Gründ

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager dans le combat féministe ?

« Quand j’étais enceinte, j’ai découvert que chacun avait un avis sur ce que je devais faire : allaiter, ne pas allaiter, reprendre le travail vite ou pas… Je me suis sentie un peu dépossédée de ma grossesse, et pas tellement écoutée par les médecins qui eux aussi décidaient à ma place. J’ai d’ailleurs un peu vécu mon accouchement de façon passive : personne ne m’a prévenue que j’allais avoir une épisiotomie [intervention chirurgicale qui consiste à sectionner la muqueuse vaginale et les muscles superficiels du périnée afin d’agrandir l’orifice de la vulve et de faciliter l’expulsion du bébé lors de l’accouchement.] J’aurais vraiment souhaité être mieux informée pour pouvoir appréhender tout ça… J’avais l’impression d’être un sujet, que mon corps ne m’appartenait plus. C’est là qu’a commencé réellement ma réflexion sur la question. A mon retour de congé maternité, ça a été difficile aussi : j’ai découvert que l’organisation vie personnelle – vie professionnelle reposait beaucoup sur les épaules des femmes. J’ai pris un congé parental et c’était tout à fait « normal » que ce soit moi « qui m’y colle ». Aujourd’hui on sait qu’avoir un enfant accentue à la fois les inégalités dans le couple et les inégalités au travail. Je me rendais compte d’ailleurs que je culpabilisais tout le temps : lorsque j’étais au travail, de ne pas être avec mes enfants, et lorsque j’étais à la maison, d’être partie tôt (c’est-à-dire 18h!) et de ne pas être encore au travail… On se sent vraiment pris en tenaille ! Bref, c’est par tous ces aspects-là que je suis « rentrée » dans le féminisme. »

Votre Tumblr « Les mots tuent » semble mettre en évidence une sorte de complicité des médias et de la presse dans les violences commises sur les femmes. Comment qualifieriez-vous les termes utilisés par les Rédactions en question pour parler des violences conjugales, notamment ?

« Tout d’abord, je ne dirais pas que la presse est complice parce que je pense que l’inconscient joue énormément, et les journalistes ne se rendent pas forcément compte de la portée des tournures qu’ils emploient. Nous sommes encore dans une société sexiste, ce qui fait qu’on a tous intégré des stéréotypes de genre, homme comme femme. Il faut apprendre à les déconstruire. Par ailleurs, souvent, les journalistes qui traitent les faits divers – et malheureusement les féminicides rentrent dans la catégorie « faits divers »- n’ont pas la formation juridique pour comprendre qu’un « crime passionnel », ça n’existe pas dans le code pénal, par exemple. Beaucoup se contentent également de reprendre tels quels les propos des avocats, sans y mettre de distance. On a aussi le problème de la « course aux clics » et il arrive régulièrement que les rédacteurs ou les rédactrices en chef changent les titres des articles rédigés par les journalistes, simplement pour faire plus de clics ! Globalement, il y a une méconnaissance de ce qui est un véritable phénomène de masse, car il s’agit bien de meurtres de masse, avec des chiffres qui ne baissent pas d’une année sur l’autre et qui reposent bien souvent sur les mêmes scénarios. En effet le premier déclencheur du féminicide, c’est la séparation. Dans ces cas, l’homme ne supporte pas que sa femme lui échappe et il la tue pour qu’elle ne lui échappe pas. Il faut vraiment s’intéresser aux violences conjugales pour savoir cela. Même moi qui m’intéresse à la question de l’égalité femmes-hommes, avant de me pencher sur ce sujet-là, je ne connaissais pas du tout l’ampleur du phénomène et j’avais tendance à le réduire à des histoires de couple. Je crois qu’il est urgent de mettre en place des formations là-dessus. »

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Illustration du Tumblr de Sophie Gourion « Les mots tuent »

Quel était l’objet premier de votre Tumblr ?

« Je souhaitais vraiment utiliser cet outil pour mobiliser l’opinion sur ces questions, et en premier lieu, sensibiliser les journalistes. De manière très factuelle, le Tumblr me permet d’agréger les articles (plus de 350 actuellement) et de mettre ainsi en évidence, pas seulement des « perles » de journalistes, mais de vrais mécanismes de langage : ce sont toujours les mêmes mots qui sont répétés, c’est toujours la même rhétorique. Je montre ainsi que ce traitement médiatique des violences conjugales est vraiment un phénomène de masse également. On sent, néanmoins, que les choses commencent à bouger : en 2016, l’Agence France Presse (AFP), par exemple, a élaboré une charte de bonnes pratiques destinée aux journalistes ; au sein des rédactions, on corrige de plus en plus ce type d’articles… Les médias doivent petit à petit prendre conscience qu’ils ont une grande responsabilité et qu’il ne faut plus traiter ces violences n’importe comment. »

Au-delà de la question du traitement journalistique, comment, à votre avis, réduire les inégalités femmes-hommes ?

« Evidemment l’éducation est la clé, du côté des filles ET des garçons. Il faut notamment éduquer les garçons et nos adolescents au consentement, sensibiliser également aux stéréotypes qui sévissent dès le plus jeune âge. Je pense par exemple à mon fils qui a été moqué en maternelle parce qu’il avait fabriqué un collier et qu’il avait souhaité le porter à l’école. Des cours qui évoquent ces sujets sont nécessaires. Il devait y avoir les « ABCD de l’égalité » mais l’initiative a provoqué un tel tollé de la part du mouvement de la Manif pour tous que ce programme a malheureusement été mis au placard…

Dans le monde du travail, les inégalités salariales pèsent encore : il y a toujours 9% de discrimination pure qui ne s’explique pas, ni par les temps partiels, ni par les responsabilités. Je pense ici que le « name and shame » ferait bouger les choses, c’est-à-dire le fait de sanctionner mais aussi de dénoncer les entreprises en faute.

Au quotidien, cette lutte passe aussi par le fait de réagir au harcèlement et aux agressions de rue par exemple… Il revient à chacun.e d’intervenir pour aider les victimes. Sur ce sujet de la violence particulièrement, nous aurions besoin d’une énorme campagne. »

Accroître la représentation des femmes dans les médias peut-il être également une solution ? En 2018, d’après PressEdd, seulement 15% des 1000 personnalités les plus médiatisées en France étaient des femmes…

« En effet la représentation des femmes dans les médias est très importante pour les petites filles, pour les femmes elles-mêmes, pour faire changer la société toute entière. Cela me fait penser à la BBC qui a lancé l’initiative 50:50 afin de solliciter autant d’experts que d’expertes, autant de contributeurs que de contributrices dans leurs médias. Ils ont ainsi pour but d’interroger plus de femmes, de les mettre plus en avant dans les Unes. Effectivement, dans l’actualité, les femmes sont très souvent représentées comme victimes, témoins ou « femmes de… », « filles de… » et ne constituent que 20% des experts dans l’information. Tout cela est loin de refléter la réalité. »

Quel visage de l’engagement féministe vous inspire particulièrement ?

« Je ne vais pas être originale mais Simone Veil incarne à mes yeux un modèle de résilience qui force l’admiration et le respect. Cette infatigable combattante en faveur des droits des femmes – même si elle refusait l’étiquette de féministe – n’a jamais baissé les bras. Et ce, en dépit des insultes misogynes et des attaques antisémites lancées à l’égard de cette rescapée de la Shoah. »

« Il n’était pas question de perdre confiance et de se laisser aller. Tout cela me dopait au contraire, confortait mon envie de gagner. Et je pense que, en définitive, ces excès m’ont servie. Car certains indécis ou opposants modérés ont été horrifiés par l’outrance de plusieurs interventions, odieuses, déplacées,  donc totalement contre-productives. »

in Les hommes aussi s’en souviennent – Une loi pour l’Histoire, Simone Veil, 2004

 

Journalter remercie Sophie Gourion de sa participation au magazine ce mois-ci.


Pour en savoir plus :

Sophie Gourion sur Twitter :

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Le blog de Sophie Gourion :

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