actions sociales/Gilets jaunes/interview

« J’veux du soleil », rencontres à Montpellier (2/2)

Suite aux interventions du jeudi 21 mars à l’Université Paul Valéry (Montpellier) autour de François Ruffin venu présenter son film J’veux du soleil co-réalisé avec Gilles Perret, nous avons eu l’occasion d’interviewer trois étudiantes en sciences politiques présentes sur le campus pour l’événement. Retour sur notre échange avec K., M. et V. qui ont souhaité rester anonymes.

Que pensez-vous de la convergence des luttes évoquée par François Ruffin ? Comment (ré)agit le milieu étudiant par rapport au mouvement ?

K. : « Demain [22 mars], on a déjà un rassemblement propre à notre fac qui n’a pas forcément grand chose à voir avec les Gilets jaunes. On se rassemble pour se souvenir de ce qui s’est passé l’an dernier, à cette même date. [Dans le contexte d’une forte mobilisation contre les Réformes du gouvernement, une réunion d’information, prévue le 22 mars 2018 en UFR droit et sciences politiques, s’était transformée en Assemblée Générale (AG) qui avait voté l’occupation de l’Amphithéâtre A jusqu’au lendemain matin où une nouvelle AG devait se tenir. Celle-ci n’avait pu avoir lieu car dans la nuit du 22 au 23 mars un commando armé, en lien avec des groupuscules d’extrême droite, avait évacué par la force les étudiant·e·s mobilisé·e·s occupant la salle, commando armé à qui il avait été permis de pénétrer dans le bâtiment et de se livrer à cette agression d’une extrême violence.] 

Sur la convergence des luttes, je ne pourrais pas trop en parler parce que je ne vais pas  beaucoup aux manifestations par crainte juridique, parce que j’ai déjà d’autres ennuis liés à d’autres manifestations… donc j’évite. »

Tu évites les manifestations également par rapport aux violences policières ?

K. : « Oui, complètement par rapport aux violences policières ; d’une je risque de me faire casser la gueule, de deux je risque d’avoir des ennuis avec la justice !

Pour moi, c’est plutôt la convergence des craintes… »

M. : « C’est comme ça qu’il [le gouvernement] va réussir à casser le mouvement… Là, ils vont nous mettre l’armée, déjà qu’on avait peur de la police… »

K. : « Et il y a le produit marquant aussi… »

Pouvez-vous expliquer ce qu’est le produit marquant ?

K. : « C’est un produit qui se trouve dans les canons à eau et qui te marque. C’est invisible mais ça se lit avec une lumière ultraviolette. »

M. : « C’est pour savoir si tu étais en manif ou pas… »

K. : « Il y a des codes couleur particuliers donc avec ça, on peut savoir à quel événement t’as été arrosé… et ça peut rester plus d’un mois sur la peau ! C’est aussi à cause de ce genre de choses que je ne vais plus aller manifester… »

[selon le Ministère de l’intérieur, ces marqueurs chimiques, appelés « produits marquants codés » (PMC), font partie des « moyens nouveaux » mis en place pour « lutter contre les casseurs ». Ces marqueurs sont déjà utilisés en France, notamment dans la grande distribution, pour tracer les voleurs en cas de délit.]

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Rassemblement du jeudi 21 mars sur le campus de l’Université Paul Valéry (Montpellier III), autour du journaliste-député François Ruffin.

Au-delà de toutes ces craintes qui peuvent effectivement dissuader de manifester, pour quelle(s) raison(s), à votre avis, la classe intermédiaire dont parle François Ruffin est-elle absente du mouvement ?

M. : « Je pense qu’ils ne comprennent pas. On a pas mal discuté avec des « bo-bo », des personnes qui appartiennent à la classe moyenne supérieure. Ils voient bien que les gens ont des difficultés financières mais vu qu’ils ne les partagent pas, ils ne s’identifient pas. C’est donc difficile pour eux de passer le cap (…) Sur la convergence, on est encore loin. La semaine dernière, par exemple, les manifestations de la marche pour le climat et les manifestations Gilets jaunes, en tout cas à Montpellier, ne se sont pas vraiment réunies… »

Pourtant, il s’agit finalement du même combat… c’est notre système actuel qui est responsable, à la fois de la détresse sociale et écologique.

M. : « Exactement. Ce sont les mêmes responsables ! On parle de justice écologique et sociale, tout est lié… En tout cas, la convergence des luttes reste assez compliquée dans le milieu étudiant… »

V. : « Disons qu’avec ce qui s’est passé l’année dernière dans notre fac, ça nous avait un peu découragés. Mais là, on y reprend goût. »

M. : « Oui, je reconnais que ces dernières semaines, ça bouge un peu plus… »

Quelle est la « priorité sociale » aujourd’hui, selon vous ?

V. : « Je pense vraiment qu’il faut donner plus de moyens aux gens ; on ne va pas faire les mêmes choix [d’études, notamment] selon les ressources qu’on a. On doit donner les moyens aux gens d’avoir le choix, et notamment des moyens financiers. Pour réduire les inégalités, il faut avoir foi en les gens. »

Qu’entends-tu exactement par « il faut avoir foi en les gens » ?

V: « De nos jours, on entend souvent un discours qui infantilise les individus et notamment les plus pauvres qui seraient oisifs, irrationnels dans leurs achats – c’est sûr que ce sont eux qui ont besoin de cinq voitures et de trois yachts… – et ne sauraient pas consommer de manière responsable. Même si cela s’observe dans les faits – notamment dans les habitudes alimentaires, mais on sait aussi que les pauvres sont plus touchés par la consommation de drogues que les classes supérieures -, il faut remettre ça dans un contexte. Dans son livre Utopies réalistes, l’historien néerlandais Rutger Bregman parle de « largeur de bande mentale » pour expliquer que les plus démunis n’ont pas autant de moyens pour réfléchir rationnellement car ils doivent continuellement penser à des problèmes financiers ou d’ordre logistique… c’est un peu le même effet que les jeunes africains ne se mobilisant pas pour le climat comme les jeunes européens le font. En effet quand on doit penser à sa sécurité alimentaire, à la façon dont on va pouvoir boucler ses fins de mois, on a moins le temps de penser à d’autres choses (…) De mon point de vue, il faut rendre la responsabilité aux gens de dépenser leur argent comme ils le souhaitent. Si, sur le plan économique, on est assuré de pouvoir vivre décemment, on va, en quelque sorte, pouvoir « penser plus grand ». J’ai foi en les gens dans le sens où je ne crois pas  qu’avec des moyens, on se contenterait de fumer notre argent ou de se noyer dans la drogue. C’est la précarité qui mène à ce type de comportements dits « déviants ». On peut faire un lien entre mal-être et précarité. Et quand on se sent bien psychologiquement, on a foi en nous-mêmes et on est plus à même de penser des projets et de les réaliser. Mais le discours dominant veut ignorer les facteurs sociologiques pour les faire passer pour des facteurs individuels. C’est l’esprit du « no pain no gain« , du « si j’échoue c’est parce que je n’ai pas assez travaillé à l’école », ignorant au passage, toujours en prenant l’exemple de l’école, que les individus venant de familles aisées s’en sortent statistiquement mieux. 

C’est comme commencer un jeu avec tous les bonus, contrairement aux enfants issus de milieux populaires qui ne commenceraient avec rien. Bien entendu qu’ils peuvent aussi réussir le jeu, mais ils devront ramer beaucoup plus. En toute logique, ça peut décourager, et c’est injuste de leur demander de se battre trois fois plus et de les stigmatiser s’ils ne le font pas, en les plaçant comme fautifs. »

Que penses-tu du revenu de base ?

V: « C’est justement ce que je défends : le revenu de base, voire un salaire à vie financé par une fiscalité plus redistributive. »

Merci à toutes les trois d’avoir accepté de participer à Journalter.

Ici le lien vers le premier article : « J’veux du soleil, rencontres à Montpellier 1/2 »


Propos recueillis par Marion.

 

 

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Une réflexion sur “« J’veux du soleil », rencontres à Montpellier (2/2)

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